MAfrique : Bulletin de Veille Maroco-africaine
Bulletin Maroc Afrique

23 Septembre 2017 - Amadou Lamine Sall *

LETTRE À SA MAJESTÉ LE ROI MOHAMMED VI DU MAROC



Revenant d'un enrichissant périple au Maroc, Amadou Lamine Sall, poète sénégalais et Lauréat des Grands Prix de l’Académie française, adresse cette lettre de réflexion et d'échange au roi du Maroc Mohammed VI et en hommage au peuple ami marocain frère du peuple sénégalais,
LETTRE À SA MAJESTÉ LE  ROI MOHAMMED VI DU MAROC

Louange à Dieu. Paix et Salut sur Son Prophète. Honneur à mon père. Amour à ma mère. Ceci est ma prière face au Roi, Commandeur des Croyants.



             Majesté, je viens en ce mois de septembre, pour la première fois, me recueillir sur les tombes de Mohamed V et de ses deux enfants bien-aimés: Hassan II et Moulay Abdallah.

                   Le Roi Hassan II est dans nos cœurs. Il y restera longtemps, même si on nous reproche de trop vite oublier ce qu’il avait d’autoritaire et de métallique. Mais un Roi doit rester un Roi, c’est-à-dire sans faiblesse. C’est son grand ami, Léopold Sédar Senghor le poète-président -c’est l’ordre alphabétique- de la République du Sénégal, qui me l’avait fait rencontrer. J’étais alors jeune. Mais la grâce, le raffinement, le charisme, le magnétisme, la haute culture, le verbe racé et somptueux de ce Roi, son savoir-être face à l’Occident hautain, ne m’ont plus jamais quitté. En venant à Rabat,  à ce mausolée, en cette matinée si bleue de septembre, mon émotion est immense. En priant, j’ai senti tout le Maroc  prier avec moi.

                 J’aime votre pays Majesté. Poète et écrivain aux côtés de Senghor qui m’a couvé et comblé, j’ai aimé le Maroc à force d’y séjourner et d’y posséder des amis rares. Je n’ai aucun mérite de dire que j’aime le Maroc. Il est difficile de ne pas aimer le royaume chérifien, au regard de ce que Dieu lui a donné comme cadeau géographique et climatique, comme peuple émérite, et pour ce qu’Il a mis dans son berceau et dans son cœur.

                Vous appartenez à une civilisation millénaire faite de grandeur, de conquête spirituelle, de beauté culturelle et artistique inégalable. Majesté, le Maroc est un joyau. Ce n’est ni blasphémer ni dépasser le raisonnable que d’affirmer que Dieu, comme une bague chérie, a mis votre pays à Son Doigt. Votre père a marqué l’histoire. J’ai lu et appris des lèvres de nombre de vos « sujets », que cet homme manquait aujourd’hui à un Maroc trop moderne -ce qui est inévitable- où les valeurs et les traditions ancestrales se perdaient, où la jeunesse est ivre d’avenir hâtif et d’argent comme partout ailleurs dans le monde et qu’elle avait désappris à chevaucher le bel alphabet qui mène aux étoiles. Qu’elle avait ainsi laisser ce bel étalon qu’est la recherche du vrai savoir, de la mesure, de l’éthique, au bord des poubelles et des routes désenchantées.

            Majesté, vous avez bâti votre pays, cela se voit aux quatre horizons de votre vaste royaume. Reste à bâtir l’esprit qui le portera. Les infrastructures sont inévitables. Elles vont avec le temps du monde et la marche ambitieuse des États et des peuples. Elles sont à la fois nécessaires, utiles et incontournables. Le Maroc, et je l’ai vu de mes yeux et de mon cœur vu, est un chantier qui vous honore et qui vous grandit dans le respect le Maroc.

             J’ai souvent affirmé qu’il n’existe pas de pays sous-développés, mais des femmes et des hommes sous-développés, c’est-à-dire sans culture, sans formation et sans éducation. Le défi du 22ème siècle à venir sera celui de l’éducation. « Le meilleur moyen de guérir le corps, c’est de tranquilliser l’esprit  « par le savoir ». Le véritable alphabet des peuples et de leur jeunesse ne sera rien d’autre que leur capacité à s’élever par la pensée, la réflexion, la créativité, la productivité, le respect des valeurs et traditions.

                Nous savons, Majesté, combien ce combat vous préoccupe. Votre père le Roi Hassan II en était le plus vigilant des acteurs. Votre propre éducation, à ses côtés, n’a jamais failli dans cette voie royale de vous préparer et de faire de vous les enfants de l’oxygène, enracinés profondément dans vos cultures marocaines et un patriotisme d’airain, mais ouverts au monde, à la rencontre et à l’écoute de tous les vents de la terre. Je ne doute pas que le futur Hassan III -me dit-on- le Prince Héritier Moulay El Hassan, si beau et si magique déjà dans l’adolescence, sera de ce cru là. Puisse Dieu le vouloir et accomplir nos prières.

                Je viens de séjourner à Khouribga, Essaouira, Marrakech, Rabat. Dans mon cœur comme dans le cœur de tous les Sénégalais, il y et il y aura toujours Fès, la savante. A un ami canadien, écrivain et penseur, ancien Secrétaire Général de l’Organisation Internationale de la Francophonie, à qui je racontais mon émerveillement jamais dévalué devant les cités marocaines, il me répondit qu’il était difficile de comparer les villes chérifiennes, car toutes étaient belles et inoubliables avec leur cachet propre et unique.

                Pour ma part, j’ai beaucoup aimé durant mon périple, Essaouira la veloutée et ses environs proches comme Sidi Kaouki la « vierge », qui résiste encore à l’envahissement des Grands Blancs venus de France et de Grande Bretagne, non plus comme des envahisseurs pleins de morgue -la pauvreté et la fragilité de l’Europe les a guéris de ce complexe de supériorité- mais venus oublier au Maroc leur vie de moineau en cage et goûter chez vous, à ce qui ressemblerait au paradis. Oui, Majesté, le Maroc est un havre de paix et d’accueil, un pays où les lunes cohabitent avec les soleils, les brumes, les cimes enneigées de l’Atlas.  Votre jeunesse a besoin de croire à ce cadeau du ciel pour accomplir sur place son rêve, sans prendre les routes empoisonnées et mortelles de l’émigration. Dieu a béni votre pays, il vous reste à offrir  à votre magnifique peuple et surtout à sa belle jeunesse: emploi, dignité, foi patriotique, foi africaine.

                Oui, Majesté, vous avez bien fait de revenir au sein de votre famille, l’Union Africaine, même si on connaît la misère de cette institution incompétente et si handicapée.  Cette famille a besoin de vous, du Maroc. Vous y aviez laissé un vide douloureux. Vous l’avez comblé en revenant. Laissons le temps faire. N’imposons rien au temps. Le Sahara Occidental, pour parler de lui,  n’est pas une blessure. Prenons-le pour un accident sur la route de l’émancipation culturelle des minorités. Voyez comment la longue lutte interne du  peuple berbère a abouti à cette visibilité culturelle et sociale enfin partagée, assumée, dans une osmose heureuse avec tout le peuple uni du Maroc. Prions pour que la lutte du « peuple Sahraoui » trouve sa finalité dans cette intégration généreuse et respectueuse qui est la marque d’un  grand peuple. Tout est dans le respect et la reconnaissance de l’autre, mais sans faiblesse.

                Les envahisseurs de l’Afrique durant des siècles, nous ont appris aux confins des génocides, des exploitations, que notre devoir désormais est d’additionner nos forces et nos rêves et non de les soustraire. Nous faisons mauvaise route et appelons à de fausses révolutions, à d’hypocrites défenses des droits des « peuples », en poussant les Sahraouis à la sécession, à l’auto-détermination et non à l’intégration et au partage des richesses du royaume chérifien dont ils ont leur part. Ce n’est pas prendre parti que de solliciter la vie en commun d’un même peuple que l’histoire dans ses veines, depuis l’aube des temps, rassemble plus qu’il ne divise. C’est ce pagne de paix, de solidarité, de destin commun, qu’il faut tisser et non détricoter.

               Majesté, le monde entier puis l’histoire, nous raconte désormais le combat « vert » de votre père qui a initié, à l’époque, ce que l’on a appelé « la marche verte », verte comme la couleur de l’islam. Cette démarche était de paix. Ce n’était point une conquête mais une demande en mariage dans une même famille. Malgré la solennité et la gravité de cette marche historique, il faut y lire, avec le recul et un esprit apaisé et constructeur, une main tendue, un refus de la division, un rejet des haines et des intrigues. Le Maghreb, pour le dire de cette manière, a trop souffert d’une histoire de guerre, de conquêtes, de domination et pas toujours au nom d’un islam vert, de soie et de velours, mais plutôt, tristement et à regret, d’un islam rouge, rouge de sang, pauvre et déshonorant.

            Majesté, il est heureux qu’enfin votre royaume et votre peuple se reconnaissent dans cette Afrique auquel ils appartiennent. En rejoignant l’Union Africaine, en mettant en musique ce partenariat économique, culturel, social que vous avez initié vous-même en sillonnant avec votre cœur le continent, vous avez fait reculer toutes les frontières et mis le Maroc dans le cœur de tous les peuples frères d’Afrique. Il reste à vos capitaines d’industrie, banquiers et entrepreneurs de ne pas singer l’Europe en venant imposer et leur argent et leur morgue, ne faisant du profit que leur seul horizon. L’humain compte. Le respect compte. La dignité des autres est à sauvegarder. C’est ensemble dans la confiance, l’amitié, le respect, qu’il faut bâtir un avenir économique partagé qui n’oublie pas les plus démunis. J’ai appris et entendu dans le murmure des vents, au moment où le Maroc aujourd’hui, légitimement, se déploie avec force et vigueur à la conquête des marchés africains, qu’il manquerait à vos investisseurs un peu de cette touche de modestie, de retenue et d’humilité qui ferait la différence avec les pratiques hautaines et décriées des Grands Blonds chercheurs d’or européens. Le Maroc est des nôtres. Son avenir est le nôtre. Le Maroc a fait la preuve et a sa place dans la réalisation des grands projets africains. Son expertise, son savoir-faire, ses capitaux, lui permettent d’aller à la conquête des marchés africains au cœur du développement de nos infrastructures nationales. L’Afrique doit lui faire une part de « préférence nationale ». Toutefois, que ceux qui viennent servir en Afrique apprennent à mieux connaître l’Afrique, à s’immerger dans les réalités culturelles nationales des peuples et des États qu’ils viennent servir.

                Majesté, continuons à croire à l’Afrique, votre Afrique. L’Afrique « blanche », c’est-à-dire arabe, ce que l’on nomme le Maghreb, n’a plus à être confrontée à une Afrique « noire », sahélienne. Notre jeunesse, des deux côtés, doit en être consciente et informée. Le Sahara comme la méditerranée sont des ponts de fraternité et de richesse au service de nos peuples. Vous en êtes désormais un des plus avancés et un des plus solides artisans.

              Majesté, vos poètes, écrivains, artistes, intellectuels sont parmi les plus féconds et les plus éclairés du continent. A chaque visite au Maroc, je vis des émerveillements quotidiens à la rencontre de vos créateurs de l’esprit. Au Festival du cinéma africain de Khouribga dont le jury cette année a été présidé par Abdellatif Laâbi, un autre grand et bel esprit, Noureddine Saïl, nous a servi un discours cinématographique fouillé et d’une rare actualité, où l’histoire culturelle, les identités africaines, le défi de nos pays et le rôle de ses hommes politiques comme de ses intellectuels, ont été puissamment interpellés. Restons à l’écoute de tels messages.

              Que dire de ma rencontre dans les collines, à deux jets de pierre de Marrakech, sous les oliviers, avec un de vos « sujets ». Sa simplicité n’a eu d’égale que son  puissant et plaisant esprit critique, nourri de profondes lectures. Informé de la brutale et incertaine marche du monde, il affirme que la pratique d’un certain Islam a fini par fermer toutes les portes du progrès à des peuples qui, dit-il, n’ont finalement choisi que la prière et le discours répétitif plus de quatorze siècles durant et ce, au détriment de l’invention, de la pratique scientifique et technologique laissées aux mains de l’Occident, de l’Amérique et aujourd’hui de l’Asie. « Après les prières, passons aux  actes !», lance t-il. Les actes ? Travailler, beaucoup travailler, savoir pardonner, apprendre des autres, savoir donner, être généreux, être humble, serviable, inventer, créer, produire, partager. Qu’il me pardonne de citer ici son nom: Souhail Tazi. Cet homme qui m’a rempli d’espérance est  bien loin des honneurs, des tentations des cours des rois et des guichets des banquiers.

                Ce Maroc là, Majesté, élève la pensée, l’éthique, le patriotisme, et vous honore. Il vous aide à déconstruire des hiérarchies non méritées qui, non seulement amplifient les inégalités sociales, mais nous coupent des plus remarquables, des plus humbles et des plus sains esprits intellectuels du Maroc. Tout ce qui brille n’est pas de l’or.

               Nous  sommes bien convaincu désormais, en vous suivant dans votre pratique de l’exercice du pouvoir, combien vous savez être proche de votre peuple, particulièrement des couches déshéritées, ceux du « en-bas-de-en-bas », comme disent si pittoresquement nos frères Ivoiriens. En oeuvrant à l’ouverture des portes aux minorités, vous entendez la souffrance et le désespoir des exclus. Et c’est là que vous refusez que « la jeunesse ne succombe aux messages falsifiés des  Salafistes qui l’a fait fantasmer en la projetant dans un avant-goût d’un monde parfait de l’au-delà. »

             Majesté, nous savons que vous avez été souvent le premier à vous indigner de la dégradation sociale de ceux qui attendent tout du Royaume, sans autres perspectives. Bien sûr, le Royaume ne peut pas tout, mais le roi peut tout, pense t-on ! D’un mot, c’est ce que l’on nomme « l’imaginaire d’un État nourricier avec un roi aux pouvoirs presque cosmiques »,  à la fois  voix morale, religieuse, politique dominante. Plaise à Dieu, vous êtes le roi, donc vous êtes l’opulence. Malgré vous, ce qui est vrai et ce qui est réel s’effacent devant ce qui est imaginé. Vous n’êtes plus inscrit dans l’avenir, mais plutôt dans l’éternité. L’histoire et la légende vous ont construit une redoutable mission, depuis vos grand’ pères, « inventeurs d’une postérité d’apôtres ». Vous en êtes le garant, Majesté, même si vous n’êtes qu’un homme. Ne tuez  jamais cet espoir. Ce ne sera pas avec vous que l’adage aura raison de proclamer que « C’est avec les larmes des pauvres, que les rois font leur sauce ». Bien sûr, que vous refusez  d’être pris pour un saint. Votre foi vous l’interdirait. Votre humilité et votre générosité sont connues. Les saints ont « fondé leur doctrine et leur vie terrestre sur le renoncement et le refus de la jouissance des biens matériels ». Cet héritage est difficile de nos jours, ou du moins le croit-on, pour des hommes de pouvoir dont on attend le paradis et qui commencent toujours et d’abord à le construire pour eux-mêmes. C’est ce que l’on appelle depuis l’aube des temps: « les symboles du pouvoir ».

               Majesté, je garde de vous ces mots qui m’ont ému, ces mots extraits de votre discours à la Nation à l’occasion de la Fête du Trône. Je vous cite: « Cher peuple, je m’enorgueillis d’être à ton service et d’y rester jusqu’à mon dernier souffle, car j’ai été éduqué à l’amour de la patrie et à l’engagement au service de ses enfants. Je prends Dieu à témoin et m’engage, devant toi, à continuer à agir avec sincérité et constance pour satisfaire tes demandes et concrétiser tes aspirations ».

             Le Roi, pour vous Majesté, c’est d’abord le peuple, ensuite le peuple, enfin le peuple. C’est bien le peuple qui est Roi. Vous n’étiez pas obligé de le dire de cette manière, mais vous l’avez dit. Cela est bouleversant. Cela vous honore et vous grandit au-delà de tout.






              


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