MAfrique : Bulletin de Veille Maroco-africaine
Bulletin Maroc Afrique

8 Juin 2020 - Amadou Lamine Sall

LA MORT DE L’ÉCRIVAIN IBRAHIMA SALL


Mort, il faut que les Sénégalais sachent que Ibrahima Sall était et reste le meilleur écrivain que notre cher pays ait connu. Il était le meilleur d’entre nous. Poète parmi les plus puissants, romancier hors pair, nouvelliste de génie, dramaturge inspiré, Ibrahima fut de ce combat qui, dans les années 8O, a vu quatre jeunes mousquetaires faire face à des aînés triomphants et peu accessibles. Je parle de l’inoubliable feu Mamadou Traoré Diop, Alioune Badara Bèye, Amadou Lamine Sall. Ils ont tenté d’assumer la relève. Ils ont tenté de faire naître une nouvelle littérature. Ont-il réussi ? A l’université de répondre. Aux critiques d’être juges. A l’avenir, dans 50 ans, d’y répondre. Aucun poète, aucun écrivain, aucun créateur ne peut affirmer survivre à son époque. C’est le temps, le très long temps, la force et la puissance des œuvres qui diront la sentence.


LA MORT DE L’ÉCRIVAIN IBRAHIMA SALL
Avec Ibrahima Sall, nous venons de perdre le meilleur d’entre nous. Son premier recueil de poèmes paru aux NEAS créées par Senghor dans les années 70, le révéla au public. Puis il s’exerça au roman, à la nouvelle, au théâtre. Partout, il fut un maître. Je puis en témoigner. Sa plume est unique. Son style, surtout son style, est magique. Il avait devancé ses aînés. Il avait devancé ses compagnons que nous étions. Ibrahima était Ibrahima : dans l’écriture, la parole, les actes, le mode de vie.

              Les années 70 furent ses années de gloire. Il a fait l’armée et il fut un militaire rebelle et indiscipliné. Il écrivit sa célèbre pièce « Le choix de Madior » mis en scène par Seyba Lamine Traoré. Le décor et les costumes furent d’El Hadji Sy le plus éclectique de nos plasticiens. Une pure merveille d’artiste rebelle ! Il m’a rapporté les propos de Senghor à l’égard de Ibrahima Sall qui lui avait lancé au visage : « Je hais votre Négritude … ». Et Senghor qui disait de lui : « Ce poète bègue est si lourd ! ». La télévision sénégalaise d’alors était venue filmer  au Théâtre Sorano la présentation de la pièce de Ibrahima. Après l’armée, il rentra à la Sotrac devenue aujourd’hui « Dakar-Dem-Dikk ». C’étaient les années folles d’Ibrahima Sall. Il a connu la vie dure de ceux qui cherchent à mieux respirer. Son talent, son immense talent l’a conduit aux côtés du Conseiller culturel français de Léopold Sédar Senghor comme Assistant. Il brillait de mille feux. Sa plume imposait le respect. Puis et puis et puis… Il avait finit par s’effacer, s’éloigner physiquement de la vie publique littéraire et artistique. Issa -Jo Ouakam- à chaque angle de rue m’apostrophait : « Lamine, où est Iba ? As-tu vu Iba ? Lamine, Iba va t-il bien ? ». Non, Iba n’allait pas bien. En plus d’être handicapé par une vilaine sciatique, le plus grand sans doute et le plus doué des écrivains sénégalais post Senghor vivotait dans le manque et le silence. 

             Oui, les artistes crèvent souvent aux alentours des poubelles. En silence. L’histoire l’a souvent démontré. A voir vivre Ibrahima, en passant échanger avec lui dans son étroite « piole », j’ai fini par comprendre ce qu’était un écrivain « maudit », compris dans le sens d’un talent immense qui n’avait pas pu mettre à l’abri du besoin celui en était doté, comme si cela relevait d’une malédiction ou d’une malchance ! Mais nous laisserons l’État tranquille. Nous ne l’accuserons de rien comme ses artistes qui l’interpellent pour mieux vivre. Libre à eux ! Un artiste, un créateur qui créé n’a pas besoin d’un État pour créer. Il créé parce qu’il est habité, inspiré, nourri par ce quelque chose dont on a du mal à dire le nom. Si un jour le manque tape à sa porte, c’est à dire très peu ou pas d’argent pour vivre, il assume. La liberté a un prix et cela en vaut le prix pour un artiste qui se respecte et qui tient à sa dignité.  « Tout ce que l’État protège, meurt » ai-je lu quelque part. Méditons cette assertion ! 

           Ibrahima était heureux, très heureux, même avec un téléphone longtemps démodé et défectueux. Il ne demandait rien. Il était digne. L’écriture, la lecture, la méditation étaient son refuge. Tout ce qu’il demandait, c’était de prendre soin de ses manuscrits et de les éditer. Il écrivait tout à la main. Ses manuscrits étaient écrits de sa main. L’ordinateur ne lui était pas étranger, non qu’il n’en voulait pas mais il fallait d’abord vivre. Nous avions trouvé ensemble en riant la formule, car nous étions tous des enfants de l’incertain: « Quand tout manque, il faut savoir choisir entre l’utile et le nécessaire ». C’est ce que l’on appelait « le poids de l’inquiétude du lendemain ». Le poste téléviseur était « utile » mais pas « nécessaire ». Le stylo et les cahiers étaient « nécessaires ». L’ordinateur « utile » mais pas « nécessaire », car son coût relativement élevé pouvait combler, pour des mois, des besoins « nécessaires » à la survie. Être si démuni avec autant de génie ! Compter chaque pièce de monnaie ! 

         « Dieu ne donne pas tout, ne cède pas tout. », me confia Senghor dans nos promenades à l’île de Corfou, en Grèce. Nous évoquions la mort tragique de son fils Philippe dans un accident de voiture. Nous marchions pieds nus le long de la mer. Et cela avait été son unique réponse suivie d’un long silence. Je n’oublierai jamais ces mots de Sédar !

               La Maison Africaine de la Poésie Internationale avait décerné à Ibrahima le « Grand Prix International  de Poésie Léopold Sédar Senghor ». Un bel hommage à un écrivain de feu. Un bel homme Ibrahima, Ibrahima était un bel homme ! Une belle âme. Il n’a jamais vieilli malgré sa maladie, son handicap qui ne lui avait pas permis de venir vivre le grand hommage que lui avait rendu l’Association des écrivains du Sénégal. Il était le meilleur d’entre nous. Je souhaite que ces œuvres soient revisitées par l’Université. Il est temps dans ce pays que nos enfants apprennent à connaître à l’école, dans leur programme scolaire, les meilleurs de nos écrivains. Ibrahima Sall y mérite une haute place. Un grand podium. 

           Il est des écrivains qui surfent sur l’eau et d’autres qui surfent sous l’eau, en profondeur. C’est à ceux-là qu’appartient Ibrahima Sall. Je n’en citerais pas beaucoup en dehors de lui. Je pense à Nabil Haïdar né au Sénégal et presque inconnu aujourd’hui. Il a produit dans les années 70-80 des œuvres audacieuses et folles. Bien sûr, il y a Boris Diop, romancier habile au style inattendu et qui a beaucoup, beaucoup lu. On aime lire des œuvres qui apportent quelque chose à la littérature en la renouvelant. Il faut citer El Hadji Kassé qui nous ouvrent des portes magiques mais qui les referment trop vite. Son roman « Les mamelles de Thiendella »,1994, récit entre « illusion et vérité », avait marqué les esprits. Il faut citer Pape Samba Kane avec « Sabaru djiné » qui a inventé un style nouveau, à couper le souffle. Une œuvre de haute haleine et de haut vertige. Tout est dans le style, l’art d’écrire, de conter, d’éclairer ou de laisser dans la pénombre les chemins des labyrinthes !  Finis les récits ou un oiseau vole d’arbre en arbre et nous laisse tout le loisir de le voir voler et se poser ! Cette littérature est finie. Un écrivain doit surprendre, étonner, déranger, nous laisser ivre au bord des pages.

             Mon si cher, très cher Ibrahima, je me suis approché en tremblant de ta dépouille, ce vendredi 5 juin 2020 à la mosquée du cimetière de Yoff, pour dire à l’imam et à la foule de tes amis et parents que celui qui dormait là était le meilleur d’entre nous. Que Dieu t’avait prêté une plume que l’on ne prête qu’aux « choisis », aux « aimés ». Que tu faisais la fierté de ton pays le Sénégal et que la littérature sénégalaise et africaine te rangeait dans leur patrimoine.

             Des quatre mousquetaires dont tu faisais partie, tu va retrouver l’un d’eux, le plus libre, le plus énigmatique, le plus audacieux, le plus invraisemblable : Mamadou Traoré Diop dont nous nous souvenons de la formule célèbre : « Quand un peuple a faim, il mange son gouvernement ». Tu te souviens ? Il était l’ami de Yasser Arafat et rien de la Russie communiste ne lui était étranger. Nous avions encore besoin de toi Ibrahima et Tra nous manque tellement ! Le sablier continue son décompte, pas après pas, grain de sable après grain de sable 

             Merci d’avoir été le poète, le romancier, le nouvelliste, le dramaturge, en un mot l’écrivain considérable que tu fus ! Tes œuvres resteront. Ton humilité aussi.

Amadou Lamine Sall
Poète
Lauréat des Grands Prix de l’Académie française





              


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