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Le Jeudi 17 Octobre 2019 - Par AFP

Après six ans de prison, un Mauritanien jugé apostat dénonce le "système raciste" dans son pays


Bordeaux - Six ans de geôle en Mauritanie pour apostasie ont abîmé ses jambes mais pas brisé sa volonté: "Je suis un homme libre", plus que jamais décidé à dénoncer un "système raciste", confie Mohamed Cheikh Mkhaïtir.


A 36 ans, élégant dans son costume noir assorti à ses montures de lunettes, le Mauritanien marche en claudiquant légèrement, même s'il dit aller mieux depuis sa libération fin juillet et son arrivée dans le sud-ouest de la France, près de Bordeaux, où l'AFP l'a rencontré.

L'homme, longiligne, à la peau noire et aux traits fins, décrit des conditions d'enfermement inhumaines pendant les sept premiers mois: "Une cellule très exiguë, 2 m de long et moins de 2 de large, sans meuble, toilettes ni endroit où se doucher. Je pouvais tenir debout mais pas marcher".

Au total, M. Mkhaïtir - dont le nom peut aussi s'écrire Mohamed Cheikh Ould Mkheïtir - affirme avoir vu le soleil "six fois" en 5 ans et 7 mois de détention, passés dans trois prisons différentes.

Sa vie bascule fin 2013 quand il écrit un article sur son compte Facebook sur le "système de castes" en Mauritanie, république islamique située au Sahel, entre Afrique noire et monde arabe, et régulièrement épinglée par les ONG pour son bilan en matière de droits humains.

Ce comptable de métier y critique l'utilisation de la religion musulmane pour justifier certaines discriminations, au profit de la caste dirigeante des Beidanes (arabo-berbères), notamment contre sa caste inférieure des Maalemines (descendants de forgerons, charpentiers et autres artisans).

Il devient le premier Mauritanien à être condamné à mort pour apostasie (le fait de renier une religion), en juillet 2014. Son divorce est prononcé et sa femme remariée de force.

Il est notamment accusé de manquer de respect à Mahomet, pour ne pas écrire les salutations d'usage après le nom du prophète ("paix et salut sur lui").

Son cas fait grand bruit en Mauritanie. Sa peine réduite en 2016 à 2 ans de prison, après un repentir, entraîne des manifestations de mécontentement et des troubles. Il est maintenu en détention, "pour sa propre sécurité et celle du pays", selon les autorités, malgré les campagnes médiatiques de plusieurs ONG.

"L'Etat en a fait une affaire religieuse mais c'est une question de caste, de racisme en Mauritanie", souligne-t-il. "Beaucoup de Mauritaniens ont parlé de la religion en des termes pires. Ils n'ont pas été arrêtés ni jetés en prison, car ils sont issus de hautes couches sociales. L'Etat veut un pays raciste, seulement pour les Beidanes".

"Cette caste gouverne le pays au nom de la religion, elle ne lâchera pas prise facilement", accuse M. Mkhaïtir.

Pour lui, la solution réside dans l'instauration d'un "Etat laïc". "C'est très difficile mais pas impossible", dit-il. "Nombreux sont les jeunes Mauritaniens déterminés" à promouvoir "une révolution sociale", "plus qu'avant" son incarcération.

Pour M. Mkhaïtir, la religion doit rester une "question personnelle" et "personne n'a le droit de (lui) demander" s'il est musulman ou quelle est sa relation avec Dieu. Il ne souhaite pas en dire plus, car il a encore de la famille au pays et craint pour sa sécurité.

Son malaise au sujet de l'islam est toutefois palpable, comme lorsqu'il se crispe en apercevant des soldats français: "Ça, c'est à cause des musulmans!", assène-t-il en montrant ces militaires qui patrouillent les villes françaises dans le cadre de mesures de sécurisation anti-terroristes.

"Ce n'est pas à cause de la religion elle-même mais de son application actuelle, comme en Mauritanie", précise-t-il, avant de reformuler: "C'est à cause des musulmans extrémistes".

Discrètement libéré cet été, après un nouveau repentir, Mohamed Cheikh Mkhaïtir, qui souhaite néanmoins retourner un jour en Mauritanie, a "choisi la France, le pays de la liberté". Il a appris le français en prison, dit-il, tout seul, dans des livres. Durant l'entretien, il répond toutefois en arabe, à part quelques apartés dans un Français très correct.

"Je rédigeais des dialogues en français sur mon cahier, entre moi et un être imaginaire, des choses simples", se souvient-il.

Ce cahier, noirci de ses pensées durant six ans pour "se sauver", est devenu "un ami, un compagnon avec qui je partageais tout".

Il servira de base à un livre sur son histoire. Son titre ? "Une mort temporaire".





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